Les « valeurs du patrimoine » ont été définies par Alois Riegl (1858 – 1905), historien autrichien du XIXe et théoricien de la gestion du patrimoine historique, dans son ouvrage maintenant fameux (du moins chez les étudiants en histoire de l’art) « Le culte moderne des monuments, son essence et sa genèse » (Der moderne Denkmalkultus, sein Wesen, seine Entstehung).Le génie de Riegl, c’est d’avoir conçu son ouvrage comme un guide pratique à destination du gestionnaire de patrimoine, afin de l’aiguiller dans ses choix. La boussole, ici, ce sont ces « valeurs » et qui seraient au nombre de 5, divisées en 2 catégories principales :

Les valeurs de remémoration :

  • La valeur d’ancienneté, que l’on saisit immédiatement par l’aspect « ancien » du monument. Cette valeur nous fait prendre conscience du passage du temps et crée en nous l’émotion Romantique (celle du XIXe et de Victor Hugo) face à la contemplation des ruines d’un monde qui n’est plus (je reviendrai dans un autre article sur ces différentes « ruines » et leur pouvoir émotionnel). En ce sens, la valeur d’ancienneté s’oppose directement a la pratique de restauration, laquelle détruit cette patine du temps et par conséquent le sentiment Romantique. De fait, la valeur d’ancienneté travaille évidemment à sa propre destruction… ce qui constitue un paradoxe insolvable.
  • La valeur historique est présente dans tout monument/objet qui marque pour nous un événement clef du développement humain et/ou de la création. Cela peut donc autant être la liste de course d’un scribe égyptien de l’antiquité – qui est un témoignage inestimable d’une civilisation, pour peu que ce soit le seul exemplaire qui nous soit parvenu – comme la Basilique Saint-Pierre de Rome (Riegl distingue ici le monument « intentionnel » du monument « non-intentionnel » à qui l’Histoire a attribué une valeur qu’il ne possédait pas intrinsèquement). La restauration y est ici utilisée avec parcimonie, dans la mesure où elle ne travestit pas le contenu historique du monument.
  • La valeur de remémoration intentionnelle, ou valeur commémorative où le monument est préservé intact dans les siècles et restauré en permanence afin de perpétuer le souvenir ou l’enseignement d’un événement particulier dans les consciences des contemporains.

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Santa Maria la Blanca, à Séville, magnifique synagogue de style mudéjar, reconvertie en église au XIVe siècle, présente une incontestable valeur artistique, en plus d’une valeur historique en tant que témoin de l’histoire espagnole et de la Reconquista.

Les valeurs de contemporanéité :

  • La valeur d’usage, où le monument continue d’être utilisé et trouve ainsi une valeur dans le quotidien. L’usage allant souvent de pair avec la valeur historique et, plus rarement, avec la valeur d’ancienneté, il faut veiller à ce que ces valeurs cohabitent sans nuire aux autres. Dans le cas d’une église gothique reconvertie en salle de hard-rock, et bien que l’acoustique y serait probablement formidable, la question de la compatibilité (du respect) symbolique doit être posée, voire – dans cet exemple – de la compatibilité physique (structurelle : vibrations, accueil d’un large public, etc.).
  • La valeur artistique, évidemment très relative et où Riegl pose ici comme base qu’elle réponde à ce qu’il nomme le « vouloir artistique moderne » ou « vouloir d’art » (Kunstwollen). Comme de le cas de la valeur d’usage et de la valeur historique, la restauration doit ici veiller à ne pas dénaturer l’oeuvre originelle, tout en se préoccupant de la rendre « lisible » par le public. Un tableau complètement noirci par le temps a perdu toute valeur artistique, bien qu’il conserve symboliquement une valeur historique s’il était reconnu comme un chef d’oeuvre de son temps.

D’emblée, on comprend l’impossibilité de concilier toutes ces valeurs et de faire des choix. Alois Riegl fournit ainsi de précieuse clefs de lectures pour la gestion et la conservation (ou non) du patrimoine.

Remarquez qu’il oublie tout de même une dernière valeur que l’on rencontre pourtant régulièrement dans les ruines et les monuments « anciens » (au sens de « possédant une valeur d’ancienneté », des marques d’usure) : la valeur écologique, que je me permets ici de rajouter et que l’on définirait sommairement par la richesse faunistique et/ou floristique d’un site. Attention ici au vieilles frontières entre « nature » et « culture » qui n’ont pas grande pertinence et faussent l’analyse patrimoniale : prenons l’exemple de la Forêt de Fontainebleau, qui présente une valeur écologique en tant que Forêt de Protection ET une valeur historique pour avoir été un haut lieu de l’impressionnisme, ou encore pour avoir été le témoin majeur de l’histoire de la protection de la nature (elle devient la première « réserve naturelle », qui ne s’appelaient pas encore ainsi, en 1861, avant même Yellowstone aux États-Unis).

Le patrimoine géologique est, quant à lui, un cas particulier que je n’ai pas encore bien identifié… On pourrait considérer la chaîne des Alpes comme un témoin exceptionnel de l’histoire du Monde (à une échelle macro-historique) et, en ce sens, lui attribuer une valeur historique, ou simplement lui attribuer une valeur écologique pour la faune et la flore toute particulière qu’elle abrite (?). Dans tous les cas, il faut se garder de la tentation d’une catégorisation excessive qui dépasserait l’intention d’Alois Riegl, qui était de fournir des « clefs de lecture » et non pas une méthode objective de classification (si tenté que celle-ci puisse exister).

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L’abbaye de Villers, en Belgique, est cas d’école pour la gestion du patrimoine, puisqu’il s’agit d’une abbaye cistercienne exceptionnelle (valeur historique), d’une ruine Romantique (Victor Hugo s’y est rendu à maintes reprises > valeur d’ancienneté) et d’un parc naturel (valeur écologique).

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