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Inscrit aux Monuments Historiques Le bâtiment de la Caisse d'Épargne, dans sa totalité. France
UNESCO Tout le quartier est inclus dans le périmètre UNESCO de la ville de Bordeaux. Monde

Le quartier Mériadeck de Bordeaux : un emblème de l’urbanisme sur dalle et de l’architecture brutaliste.

Quartier d’affaire et centre administratif de Bordeaux, Mériadeck est un emblème de l’urbanisme de la reconstruction et de l’architecture brutaliste. Cette vaste opération d’aménagement fut commandée par le maire de l’époque – Jacques Chaban-Delmas, maire de la ville de 1947 à 1995 et baron notable du gaulisme – dans une vague d’optimisme et de confiance dans l’avenir qui nous semble aujourd’hui si caractéristique de l’après-guerre. Espace, ordre, propreté ; Mériadeck serait alors un cadeau laissé en héritage aux enfants du XXe siècle, le premier pas vers une modernité salutaire, le triomphe d’une époque prise dans son rêve du tout automobile.

Nous sommes prompts, aujourd’hui, à condamner l’urbanisme de la reconstruction car l’essentiel a été affaibli dans ses réalisations, ou dénaturé par la suite. Mériadeck ne fait pas exception à la règle : peu aimé des bordelais et des touristes qui s’y égarent (le quartier touche littéralement le centre historique classé à l’UNESCO), le quartier est à bien des égards considéré comme un échec, n’ayant pas su atteindre – ou imposer – les objectifs qui devaient faire sa richesse. Dans son ancrage historique, tout d’abord, qu’il revendique dans son nom et son implantation : terrain marécageux jusqu’au XIXe siècle, Mériadeck doit sa paternité à Monseigneur Ferdinand Maximilien de Mériadec de Rohan, nommé archevêque de Bordeaux en 1769. Régnant sur un territoire régional plus ou moins équivalent à celui de l’ancienne Aquitaine, cet homme puissant décide aussitôt l’assèchement des marais de l’ouest bordelais afin de les lotir et d’y faire construire sa résidence, le futur Palais Rohan. L’entreprise connaît un succès mitigé, attirant une population essentiellement populaire ; l’archevêque n’habitera d’ailleurs jamais son palais, achevé après son départ. La décepetion semble d’emblée inscrite dans les gènes du quartier. Jusqu’à sa destruction complète – violente tabula rasa comme seules les guerres et le XXe siècle semblent savoir le faire – Mériadeck vit sa petite vie de faubourg populaire : le quartier est alors connu pour son marché aux puces et à la ferraille, ses échoppes, ses cabarets et maisons closes. Véritable village dans la ville, ses activités peu conformes aux mœurs et son insalubrité croissante attirent cependant la méfiance des pouvoirs publics. En 1955, Charles Delmas, cèle son destin : Mériadeck sera démoli et à sa place sera édifié un quartier moderne, à vocation résidentielle. Celui-ci, dont les premières esquisses ne tardent pas à tomber, fait fi du tracé historique des rues ; sa seule référence à l’antique étant l’alignement de son esplanade (« Charles de Gaulle », évidemment) dans l’axe du Palais Rohan. La première tour sort de terre en 1959 ; il ne reste rien, alors, de l’ancien Mériadeck.

Deux hommes vont principalement marquer le nouveau quartier :

  • Jean Royer, architecte-urbaniste tombé dans un oubli regrettable, ayant laissé sa marque jusque dans les villes petites et moyennes de Bourg-en-Bresse (les marécages de la Reyssouze), Oyonnax, Orléans, Saint-Émilion, Liège, Libourne ou encore Ouistreham, Gien, Sully-sur-Loire… Le style de Jean Royer traduit le même esprit d’orthogonalité, de fonctionnalisme et de monumentalité que Le Corbusier. Il faut lui accorder un certain respect du patrimoine et de l’existant, ses réalisations s’implantant bien souvent en dehors des villes historiques, sur des terrains vierges ou déclassés, et sans extravagances de taille ou de hauteur.
  • Jean Willerval est plus iconoclaste : la ville de Lille lui doit son Palais de Justice, qui impose sa silhouette sévère en plein coeur du centre historique, et Paris la Caserne des Pompers de Manséna d’un style également caractéristique de l’expressionnisme du béton, en vogue après la seconde guerre mondiale. À Mériadeck, il suggère l’idée de la dalle pour séparer les piétons de la circulation automobile, à la manière d’un « manteau de béton » ; son idée sera considérablement affaiblie, jusqu’à se réduire à d’étroites passerelles.

De fait, la proposition formulée à Mériadeck – et dans l’urbanisme sur dalle en général – est de séparer les usages, non pas de manière horizontale ou géographique, comme c’est le cas de nos jours, mais de manière verticale. Il ne s’agit plus seulement de penser la ville sur un seul niveau, celui du sol naturel, mais d’empiler les voies de circulation sous terre, à la surface et en hauteur par la création d’autant de « plans » (les dalles) que nécessaire. Ménager de larges voies à la circulation automobile, tout en conservant un espace apaisé pour la marche, n’est alors plus un problème. On peut comprendre que cette idée ait pu séduire les pouvoirs publics, à une époque où tous les efforts sont faits pour adapter la ville à l’automobile. Il faut par ailleurs noter que la voiture n’est pas la première à avoir posé le problème du partage de l’espace public entre les différents modes de transports, celui-ci s’imposant de fait au XIXe siècle avec la généralisation des tramways : les « avenues » nouvelles ménagent alors de larges espaces pour la circulation des cavaliers, des piétons, du tramway et, plus tard, des bicyclettes. L’apparition de l’automobile ne sera qu’une contrainte supplémentaire, à laquelle répondront avec force les pionniers de l’urbanisme radical comme Eugène Hénard, Tony Garnier ou Le Corbusier. En ce sens Mériadeck recèle une valeur historique indéniable, étant l’aboutissement de plus d’un demi-siècle de réflexions et d’utopies. Il s’inscrit de plus pleinement dans l’épopée du Style International, et à forciori dans l’esthétique des années 60-80, tout comme la Part Dieu ou la gare Perrache à Lyon , l’emblématique quartier de la Défense à Paris, les grands ensembles d’Argenteuil, ou encore le Barbican Estate à Londres.

Ce n’est qu’en 1993 que la construction de Mériadeck prend fin, officiellement, après plusieurs bouleversements d’ordre fonctionnel. En 1963 est en effet créée la DATAR, la Délégation Interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité Régionale ; Bordeaux est nommée parmi les huit « Métropoles d’équilibre » destinées à contrebalancer l’hypertrophie parisienne. Cette politique territoriale, prémices de la Décentralisation de 82, modifie la vocation de Mériadeck, qui doit désormais devenir un quartier d’affaires. L’échec de son programme résidentiel (les appartements sont trop chers pour la population locale) favorise grandement cette mutation. Enfin, la montée en puissance des Départements, des Régions puis des intercommunalité (Communauté Urbaine de Bordeaux, aujourd’hui Métropole) et le besoin de locaux administratifs entraînent le déménagement de ces services à Mériadeck. Aujourd’hui, et ce malgré les interventions ponctuelles visant à rénover certains de ses bâtiments (l’étrange édifice de la Caisse d’Épargne, transformé en lofts de luxe), les nouvelles constructions (Conseil Régional d’Aquitaine, Conseil Départemental de la Gironde, la Poste, un centre commercial…) ou l’arrivée du tramway, le quartier apparaît toujours en piteux état. De plus, ces interventions ne concernent que peu les éléments les plus emblématiques de Mériadeck, à savoir les tours en « croix » et la dalle, dont les carrés et les parements se décrochent… Les carrés plantés et les jardinières de béton, typiques de l’époque, sont vides ou ne sont guère entretenus et accueillent une végétation pauvre.

À l’heure où la question des déplacements ou de la mobilité prend une importance croissante dans nos sociétés modernes (enjeux climatiques, sanitaires, logistiques, …), l’urbanisme de la reconstruction n’a jamais autant été source d’inspiration. Après tout, la mode des parkings souterrains qui se répand dans toutes les métropoles françaises, et qu’on enterre sous les places de centre-ville, n’est-elle pas une application directe du principe de la dalle, à un niveau n-1 (le sol étant réservé aux piétons) ? Que dire des centres-commerciaux comme La Part Dieu (Lyon), EuraLille ou V2 (à Lille, ce dernier étant d’ailleurs de Willervale), Belle Épine (Thiais), les 4 temps (la Défense), Atlantis (Nantes)… qui empilent les boutiques et les allées couvertes ? Nous n’avons cessé, par ailleurs, d’accroître notre emprise et notre perception des différents « niveaux » de la ville, que ce soit de manière informelle (urbex, catacombes, toiturophilie) ou planifiée (creusement des métros, réseaux d’assainissement, parkings, tunnels, reconquête des toits-terrasse…), renforçant ainsi l’idée d’une ville « multiplanaire ». Mériadeck, pionnier de cette modernité en devenir, mérite toute notre attention et notre investissement.

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